3ème chance...

Avant...

Eric était un homme très indépendant, dans la vie, comme dans son métier, sur de lui, indifférent aux opinions qu’avait les autres de lui, il faisait son travail avec ferveur, passion... ce qu’il apportait aux personnes lui rapportait 10 fois plus (pas en salaire, je vous rassure !).... Ses patient(e)s tombaient vite sous son charme, il savait se rendre utile, il savait même se rendre indispensable : on demandait Eric, et personne d’autre... « Je veux Eric pour mon shampoing, je veux Eric pour ma douche »... J’ai travaillé quelques temps avec lui et j’ai pu constater à quel point il était estimé. Il faisait son travail de façon impeccable, irréprochable, d’un calme olympien, toujours doux mais efficace, même dans l’urgence. Proche et Pro, en même temps. 

S’il avait quelque chose à dire à quelqu’un, il le disait, peut importe la personne en face de lui : Agent, Aide-soignant, infirmière, médecin, ou le Pape, ça ne l'aurait pas impressionné (quoique le Pape, si quand même un peu je pense !!). De la diplomatie, ou de l’autorité ? Il avait cette faculté d’être entendu. Pourtant, il ne parlait pas fort. Mais tout le monde se taisait, et l'écoutait.  On l’admirait, ou on le craignait, car parfois il ne machait pas ses mots, mais ne haussait jamais le ton. Il aimait le travail bien fait et l'incompétence de certains l'insupportait. Eric, tout ce qui lui importait, c’était le bien-être des résidents...

Avec les patients, c’était une main de fer dans un gant de velours. Il savait y faire pour les motiver à se lever, marcher, manger... Certains pestaient contre lui mais en fin de compte, ça valait toujours le coup, cette persévérance. Souvent récompensée d’un sourire. Il apportait à chacun un petit quelque chose, qui les faisait se sentir encore vivant, encore utile.

Il pensait  passer les concours pour faire infirmier. Sur ce point, il doutait de lui alors qu’il avait toutes les capacités. Il aurait fait un excellent infirmier.  Mais je pense qu’en fait, il n’a jamais été aussi heureux qu’en étant assistant de vie. Avant même d’être aide-soignant.

Eric, son métier, c’était sa vocation.

Dans la vie, c'était un homme droit, franc, sincère, autoritaire et râleur (surtout pendant un match de foot !). Il ne supportait pas la médiocrité ou le gâchis. Bavard, généreux, curieux de tout, de vous, inquiet pour les uns, les autres. Il aimait écouter, il aimait aider, conseiller. Pas naïf pour un sou, il avait un don pour cerner les personnes... Il s’intéressait à tout, se passionnait pour la bonne cuisine, le jardin bio, le bricolage, la récup’, donner une seconde vie aux vieux objets, se marrait seul dans le jardin en regardant le chat, les poules, ou les biquettes, se mélanger, se pourchasser... et moi, ça me faisait rire de le voir rire de ça... Tout simplement...

L’accident est arrivé...  Après le choc, après l’urgence...  Les questions arrivent... Pourquoi lui ? Lui qui apportait tant de confort et réconfort aux autres... On perd confiance en la vie, on se dit que c’est injuste... 

Eric aujourd’hui.

Petit à petit, il revient...

J’ai eu peur car j’ai cru l’avoir perdu.

Perdu la première nuit, celle de l’AVC... une nuit blanche, nuit noire de souffrances, de peurs, d’angoisses... Il faut avoir le cœur bien accroché... ou avoir disjoncté... La vie d’Eric, qui ne tient plus qu’à un fil....

Perdu ensuite, quand on m’annonce, après m’avoir rassuré, que son état s’aggrave. Que son pronostic vital est engagé mais qu’aujourd’hui, il l’est encore plus que la nuit passée.... Que c’est l’opération de la dernière chance... en ne sachant pas ensuite, s’il survit, quelles seront les séquelles... en sachant qu’elles seront tout de même importantes... mais, en ces  moments, on ne veut qu’une chose, c’est que l’être aimé reste vivant. Ensuite ?.... Ensuite, ben on verra bien.... on avisera....

Et il survit... je l’ai embrassé, une dernière fois en ne sachant pas si c’était la dernière et, je l’ai embrassé ensuite, en me disant, il est chaud, il est vivant. C’est toujours ça...

Chaque jour suffit sa peine.

Je l’ai perdu quand, assis au bord du lit, il ne pouvait pas manger, de sa main gauche, sans que je le guide. Il ne trouvait pas sa bouche. L’hémiplégie était complète, de la tête au pied, coté droit. Complètement paralysé, complètement insensible, complètement muet. J’ai eu peur à ces moments là, mais cette peur, à peine faisait elle surface, que je l’étouffais, vite vite, avant que la panique ne prenne le dessus. Je ne voulais pas penser ni réfléchir. Juste agir, être en mouvement, ne pas subir. L’aider. Avancer.

En face de moi, c’était Eric, mais je ne le reconnaissais pas. Vulnérable, fragile, faible et silencieux. L’inverse de mon homme.

Je l’ai perdu, des heures, des jours, des mois.... Il n’était plus lui,  je m’en rends compte maintenant, car aujourd’hui,  je commence à le reconnaitre. Pas tous les jours, pas tout le temps, mais à certains moments, le revoilà...

Je suis perdue, quand il n’arrive pas à s’exprimer et qu’il s’énerve. Eric n’est plus là. C’est un inconnu qui jure... de colère, d’impuissance.  Je lui demande de se calmer. Eric revient, ou pas... Petit à petit, il parle mieux... je lui dis, quand tu es calme, tu parles mieux... ça le tempère...  

Il s’est perdu lui-même, mais petit à petit, il se retrouve. Il recolle des morceaux de lui, des anciens et des nouveaux. Ca donnera un  « autre lui »... malgré ses sautes d’humeur, ses hauts, et ses bas, très bas, qui vous entrainent au fond avec lui mais qu’on comprend bien volontiers... Qui a sa place pourrait être serein, en pensant à ce qu’il est actuellement et ne sachant pas ce qu’il va devenir ?

Mais !!! Je le surprends parfois à sourire en regardant son chat jouer avec une mouche, ou observer les trois poules qu’ils nous restent, picorer et gratouiller le jardin... Bricoler lui manque, mais il cuisine à nouveau un peu, avec l’aide de l’ergothérapeute, qui vient tous les 15 jours à la maison, lui réapprendre les gestes et lui donner des astuces, pour tout faire d’une main, pour mesurer, verser, cuire. Quel courage, quelle volonté il a...

Il se bat tous les jours, il est abattu souvent.... Je me bats à ses côtés et souvent, je suis vaincue aussi... Puis on se relève parce que quoi ? Parce qu’on ne va pas se laisser mourir. Parce qu’on a nos familles, nos amis, nos enfants... Parce qu’on est encore jeune (!!). Parce qu’on n’a pas le droit de partir comme ça.... Parce que la vie peut encore être jolie.... malgré tout... Le bonheur n’est pas un but à atteindre.... Le bonheur, ce sont des p’tites choses qu’on savoure et qui nous font du bien, même si elles ne durent  qu’un instant. Ca s’apprend. Il faut juste les voir et vouloir les appécierr. C’est pas facile tous les jours, certains jours, on n’a même pas envie. On veut juste déprimer et rester dans notre trou. Plus de courage. Et puis, on remonte... Parce qu’on a des projets. Un avenir.

Je veux qu’on s’aime...  Ce n’est pas facile de retrouver des marques, on ne sait même plus ou elles sont, ces marques... Il faut en inventer.  On avance en aveugle.... on tâtonne... on essaie juste de ne pas se perdre en route.... Ce serait plus facile parfois, de laisser tomber. D’abandonner. De fuir. Mais ce serait moche. Et lâche.

J’ai envie qu’on réussisse. Nous en sommes à notre 3ème vie. Plus de temps à perdre, juste du temps à vivre, le mieux possible. Le plus tôt possible... Et chez nous, si possible...

Aphasie avc hémiplégie épilepsie

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